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Dr. Mohammed Chaouki Zine
Panorama de la pensée philosophique d’Ali Harb
Nous proposons un panorama général de la pensée d’Ali Harb sous forme de termes techniques et de concepts philosophiques propres à lui en nous basant sur les pricipaux ouvrages qu’il avait écrits, notamment " Critique du Texte " et " Critique de la Vérité ". Le souci de présenter ce
panorama se traduit, en effet, par le fait que la pensée philosophique d'Ali Harb n'est pas
thématique, mais foncièrement critique. Les termes techniques cités ci-dessous peuvent, certes, construire des thèmes spécifiques qui relèvent de leurs domaines respectifs. Mais, pour le penseur Ali Harb, il s'agit plus d'instruments et d'outils conceptuels que de simples thèmes instructifs. Car au-delà de ces concepts formulés, la tâche philosophique consiste à comprendre l'être dans son rapport avec son existence et interroger le texte comme entité indépendante ayant son propre être à promouvoir et évaluer. En outre, le mode d'écriture du penseur libanais n'est pas thématique et classificatoire, mais un monde embrouillé et complexe dans lequel une moisson de concepts, de notions, d'énoncés et de propositions se cotoient, au demeurant différents et, souvent, hétérogènes. Telle est du moins la pensée d'Ali Harb qui se veut "nomade" et "créatrice" au lieu d'être doctrinale et systématique. Elle est plutôt "passion" avant d'être "instruction". Nous n'avons pas épuisé tous les concepts utilisés par le penseur, mais nous nous sommes contentés des termes clefs et des concepts majeurs constituant la texture de sa pensée philosophique.
Déconstruction : interroger le discours gouverné par la logique de la " mêmeté " (l’identité) et fondé sur les évidences qu’il essaie toujours de dissimuler. Ces évidences sont l’ensemble des symboles, des convictions et des essences transcendantales et des conceptions abstraites comme l’un, le sujet, la vérité, l’existence, la raison... Ces évidences nécessitent un travail minutieux de déconstruction pour ouvrir le discours sur le terrain qui l’exclue de son champ du pensable, à savoir le corps, la passion, le singulier, l’imagination, le signe... la déconstruction ne prétend pas remplacer un texte par un autre, mais dissocier les concepts contradictoires et hétérogènes pour déceler les rapports et les louvoiements qui font que chaque concept prétend appartenir à l’autre, alors qu’il ne cesse de révoquer ou prétend le contredire et démolir, alors qu’il intériorise et émane de lui. La critique déconstructive des concepts de la raison, la conscience, la vérité et le sens nous permet de voir que le discours de la raison n’est pas un éther transparent et pur, mais un exercice mêlé d’irrationnel, de louvoiements, de fourbes et de fantasmes. L’humanité avait témoigné de l’existence de certains régimes qui se sont fondés sur les discours du progrès, de la liberté, de la justice et de la science, mais n’ont produit que le contraire de ces slogans, à savoir la répression, l’injustice, la dictature, le sous-développement et la régression !
Discours philosophique : une toile complexe de métaphores, d’images et de renvoies, le résultat de superpositions et d’accumulations et le moisson de signes, de symboles et d’indices ; mais aussi le masque de dissimulation et d’occultation et l’instrument d’écartement et de déviation. " le discours philosophique louvoie constamment et se camoufle derrière ce qu’il ne dit pas. Le non dit incite à le penser pour le réédifier et découvrir son impensable et ce qu’il ne disait pas " (Martin Heidegger)
Herméneutique : elle ne se pratique pas par des méthodes archaïques qui ont perdu leur rigueur dans l’explication et le commentaire. L’herméneutique est une tâche éminemment réflexive nécessitant le déploiement d’un outil cognitif puissant et récent et une connaissance approfondie des sciences, des savoirs et des techniques de l’époque. Cette approche permet de renouveler la vision que l’on fasse sur le monde et rénover la méthode que l’on se serve pour aborder les problèmes.
Lecture : elle ne s’adresse pas au texte en vue de découvrir un secret ou apprendre une réalité. La lecture a la charge de s’émanciper du pouvoir du texte pour lire le non dit, mais à partir de ce qui a été dit et admis. Le lecteur doit avoir des yeux qui examinent profondément ce qui a été exclu et réduit au silence et découvrir ce qui a échappé à l’auteur. Il ne lit pas le texte comme référence d’une réalité embrouillée et complexe, mais comme possibilité d’existence qui met davantage en oeuvre les potentialités immanentes de l’être. En lisant un récit ou un roman, ce qui compte ce n’est pas son indication d’une réalité vécue (quelque chose qui est propre à son auteur), mais ce qui pourrait ouvrir les voies vers d’autres possibilités d’être, de voir et d’agir. La lecture créatrice est celle qui prend pour règle le seul engagement critique pour explorer et découvrir et aboutit à une autre manière de produire et fabriquer le sens par-delà les évidences figées. Elle consiste à mettre en valeur les " a priori " masqués, les évidences cachées, les marges exclues et oblitérées et les techniques de feinte et d’illusion utilisées. La lecture est une tâche réflexive et langagière, créatrice de la différnce. Elle n’est pas uniquement l’écho du texte, mais l’une de ses possibilités diverses et enfouies dans ses profondeurs de sens et de valeur. Le texte, étant un univers de signes et d’indications, nécessite la lecture comme tâche critique et inachevée. Le lecteur ouvre un champ de dialogue avec le texte. Il ne se contente pas de découvrir les réalités inhérentes et les significations qui s’y trouvent impliquées, mais oeuvre, en fait, à découvrir son image et sa propre réalité dans le miroir du texte. Ce dernier ne comporte pas un sens unique et clos, mais un univers de significations multiples et d’interprétations diverses. Le texte s’ouvre sur la différence comme principe fondamental et dimension nécessaire. La lecture qui prétend commenter ou expliquer le texte, elle prend, en réalité, sa place en le dissimulant. Les exégèses du texte sacré en est l’exemple de la lecture unidimensionnelle qui prétend être véridique et fidèle à l’esprit du texte. Non seulement chaque exégèse ou commentaire exclut les autres au nom d’une légitimité infondée, mais trahit le texte originel (le texte comme objet de commentaire) lui-même. " Traduction " (explication et commentaire) du texte originel veut vraisemblablement dire " tradition " et héritage accumulé et transmis, mais aussi " trahison " du premier texte et déviation légèrement perceptible de son corps graphique et son esprit sémantique.
Philosophie : la philosophie n’est pas la description fidèle d’une réalité complexe et embrouillée, mais création permanente de concepts disait Gilles Deleuze. Elle n’est pas théorie, doctrine ou école ; sauf chez les historiens et les professeurs de philosophie. Elle n’est pas l’ensemble des doctrines qui se succèdent et s’opposent, mais des lieux à explorer et des contextes à vivre. La tâche philosophique est géologique avant qu’elle ne soit généalogique. Autrement dit, elle n’est pas la quête des origines, des fondements et des fondations mais cartographie de la pensée et exploration dans la géographie de la raison. Le philosophe pense par le " concept " tout en parlant par l’énoncé et la proposition. L’esprit de la philosophie est la " passion " et sa raison d’être est la " sagesse ". La philosophie n’est pas une science productrice de la vérité ou un domaine de pensée différent des autres champs du savoir. Elle est le " carrefour " des vérités.
Texte : tous les textes sont pareils, en dépit de leurs domaines, leurs contenus et leurs objets différents. Les évidences sont partagées par tous les textes, quoique les doctrines et les tendances demeurent différentes et opposées. Ce qui compte est la façon par laquelle le discours se forme, se transforme et se travaille. Tous les textes utilisent des techniques métaphoriques, y compris le texte philosophique. Nietzsche avait montré que ce texte n’est pas seulement un discours démonstratif et argumentatif, mais aussi un discours tissé d’un nombre interminable de métaphores et d’images. Le texte scientifique n’est pas exempt de métaphores. En biologie, par exemple, on parle de l’être vivant comme " système organique ", " appareil ou machine ", " construction ou édifice ", " code ou lettre ". Le texte est un être indépendant qui doit être lu et abordé à l’écart de son auteur et de sa réalité extérieure. Dans le langage de la critique, le texte est autonome sans être rapporté à un sujet ou un référent. Il devient une réalité ayant sa propre logique interne et son être indépendant. Il se réfère à lui-même, même s’il est censé de décrire une réalité. La réalité n’est pas unique et transcendantale, mais un ensemble de faits et d’événements régulièrement interpénétrés et interprétés, autrement, par une multitude de tendances, de visions et d’approches. Il n’existe, en dernier lieu, que des discours parlant d’une réalité fragmentaire et vue sous plusieurs angles et perspectives. Le texte ne cherche pas une vérité ailleurs que dans son propre univers. Il ne reflète pas une vérité unique et absolue, mais impose sa propre vérité. Le décortiquer et le décrypter signifie mettre en oeuvre sa vérité inhérente et découvrir sa structure et sa fonction. Si le texte ne révèle que sa propre vérité (sa vision des choses), il est inutile de l’aborder du point de vue de ce qu’il dit et ce qu’il annonce ; mais de ce qu’il ne dit pas et tâche à le dissimuler et exclure. On creuse davantage au fond des strates superposées du texte pour voir les choses qu’il avait réduites au silence et les intentions profondes, jamais dites ou exprimées. Le texte voile plus qu’il dévoile et couvre plus qu’il découvre.
" Le texte n’est pas un univers de signes, mais un espace d’interstices et de différences. Il est le lieu de tension, d’opposition, de dispersion et de dissémination " (Jacques Derrida)
" Le texe a ses propres louvoiemants et détournements. Il garde le silence et le vide effrayants. On a toujours ce qui dérobe aux regards au sein du champ de la vision " (Louis Althusser).
Vérité : la vérité est une réalité. Elle n’est pas réalité oculaire, mais la réalité de la pensée qu’elle ne cesse de produire et d’envisager. Il y a toujours une nouvelle découverte de la réalité comme vérité fragmentée et expérience vécue. A chaque exercice de réflexion, nous découvrons la réalité autrement et selon une autre conception. La vérité est l’exercice que le sujet entreprend en vue de découvrir sa réalité et son soi. La vérité n’est pas certitude cognitive, mais système interprétatif qui explique et se soumet à l’interrogation et à l’argumentation. La vérité n’est pas le fruit d’une science rigoureuse qui se qualifie de clarté, de nécessité et d’évidence, mais un ensemble d’interprétations conditionnées et de métaphores sans cesse formulées. La vérité est foncièrement " jeu " et " enjeu " entre plusieurs forces opposées et antagonistes. Elle est la plus belle illustration de la volonté de puissance disait Nietzsche. La vérité est travail sur les matières, usage des critères, édification des modèles, création des événements, formation des discours, déposition des sens et exercice sur soi. Elle n’est pas certitude du savoir, mais interprétation du pouvoir.
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